L'Algérie traverse actuellement une période charnière de son histoire politique, marquée par le retour manifeste de l'armée dans la gestion des affaires civiles. Cette évolution s'inscrit dans la continuité d'un processus entamé depuis la chute de Bouteflika en 2019, qui a vu le régime militaire consolider progressivement son emprise sur les institutions civiles tout en maintenant une façade démocratique de plus en plus fragile.
Cette analyse repose sur le constat d'une double dynamique : d'une part, un renforcement du contrôle prétorien sur la vie politique et civile, et d'autre part, l'incapacité croissante du régime à maintenir sa légitimité et à gérer efficacement les transitions politiques. La présidence Tebboune illustre parfaitement cette tendance, avec un pouvoir civil affaibli, incapable de s'émanciper de la tutelle militaire et de répondre aux aspirations populaires exprimées lors du Hirak.
Le second mandat de Tebboune s'annonce comme une continuation du statu quo, caractérisé par une répression accrue des libertés publiques, une gestion économique rentière peu viable, et une incapacité à renouveler le personnel politique. Cette situation laisse présager de nouvelles turbulences politiques, notamment autour de la question de la succession présidentielle, dans un contexte où le régime semble avoir épuisé sa capacité à se réinventer tout en maintenant ses fondamentaux autoritaires
De la chute de Bouteflika à l’élection de Tebboune : les reconfigurations du système politico-militaire
La chute du régime d’Abdelaziz Bouteflika a redessiné une partie de l’équation politique algérienne. En 2019, le président d’alors, vieux et grabataire, encouragé par son entourage et ses soutiens, était parti pour briguer un cinquième mandat. Il a été contraint d’y renoncer, poussé par la pression populaire, incarnée par le Hirak, débuté en février 2019.
Si ce projet de cinquième mandat a pu germer, c’est vraisemblablement en raison de l’incapacité des différentes factions qui composent le régime à s’entendre sur un nouveau candidat. L’année 2018 a été marqué par de nombreux soubresauts politico-sécuritaires qui ont illustré les dissensions au sein du régime.
Ainsi, lors de l’été 2018, l’affaire de Kamel Chikhi, dit « le Boucher », a fait trembler de larges pans de l’establishment sécuritaire algérien. En effet, cet importateur de viandes a été accusé d’avoir importé une cargaison de 700 kilogrammes de cocaïne qui ont transité via le port d’Oran. Suite à cette affaire, de nombreuses figures militaires incluant cinq généraux majors et le patron de la police (lui-même général) ont été arrêtées, malgré leur grade qui faisait jusque-là office de passe-droit. De façon plus anecdotique, le fils de Abdelmadjid Tebboune sera également incarcéré dans le cadre de cette affaire, et libéré quelques mois après l’élection de son père. Ces différentes arrestations avaient, à l’époque, été interprétées comme une volonté du chef d’État-major d’alors, le général Ahmed Gaid Salah, fidèle à Bouteflika, avant de se retourner contre lui, de faire table rase de menaces potentiels.
Sur le plan politique, 2018 a également révélé le malaise d’une partie du pouvoir quant à la reconduction de Bouteflika. Le MSP (Mouvement de la Société pour la Paix, islamiste), un parti d’opposition cooptée, aux responsabilités gouvernementales jusqu’en 2012, a proposé un report des élections présidentielles et l’organisation d’une « conférence nationale » aux contours flous. Cette tentative de sortir de l’impasse politique dans laquelle l’état de santé de Bouteflika plongeait le pays n’a rencontré qu’un succès très mitigé. Le statu quo avait alors l’avantage de figer des équilibres de pouvoir déjà connus de tous.
L’année 2019 a été marquée par une vive contestation politique, qui a trouvé sa forme dans le Hirak. À partir de février 2019, de nombreuses manifestations ont commencé à secouer le pays, pour contester le projet de cinquième mandat du clan Bouteflika et pour appeler plus largement à un changement dans la nature de la gouvernance algérienne, notamment la transition vers un « État civil et non militaire ».
Dès le 26 mars 2019, le général Gaid Salah appelle à l’application de l’article 102 de la Constitution algérienne, ce qui signifie simplement la démission ou la destitution de Bouteflika. À compter d’avril 2019, Gaid Salah devient véritablement l’homme fort de la vie politique algérienne. Malgré l’influence majeure de l’armée sur les décisions politiques, le Commandement militaire a toujours veillé à se réfugier derrière une façade civile. Bien que la Constitution prévoie un intérim assuré par Abdelkader Bensalah, président du Conseil de la Nation (Sénat), c’est bien le général Gaid Salah qui donne le la de la vie politique dans des discours télévisés devenus quasi-hebdomadaires.
Savoir ce que revendique le Hirak a été au cœur des échanges entre le pouvoir militaire et la société civile tout au long de l’année 2019. En effet, à la suite de la démission, le 2 avril, de Bouteflika, l’armée, du moins la faction représentée par le général Gaid Salah, a immédiatement poussé vers l’organisation d’élections présidentielles « dans les plus brefs délais ». Elle considérait que le principal objectif du Hirak étant désormais atteint, les manifestations n’avaient plus de sens et il appartenait de poursuivre sur la voie d’un processus électoral classique, initialement fixé pour juillet 2019. Cette ‘’feuille de route’’ a été largement rejetée par les manifestants, poussant le président par intérim Bensalah à annuler le scrutin.
Tout au long de l’été 2019, Karim Younes, ancien Président de l’Assemblée nationale, est chargé par le pouvoir de conduire un panel de dialogue et de médiation. Ce panel, composé de personnalités publiques dont certaines ont notoirement occupé des fonctions gouvernementales, va demander aux autorités la cessation des violences policières lors des manifestations, ou encore la libération des manifestants arrêtés. Si le président par intérim Bensalah offre une oreille attentive à ces revendications, le général Gaid Salah déclare refuser « les diktats » et ordonnera au dit panel de poursuivre son travail et de suggérer la tenue d’une nouvelle élection présidentielle, dictant la conclusion d’un ‘’dialogue’’ qui aura été largement unilatéral.
En septembre 2019, suite aux conclusions dictées par l’État-major, l’armée a imposé la date des élections au 12 décembre. L’organisation de ce scrutin aura été un moment de vérité pour l’évaluation des rapports de forces au sein des différentes factions du régime. En effet, tout au long de l’élection, Azzedine Mihoubi, ancien ministre de Bouteflika, passait pour être le candidat d’une partie de l’armée, soutenu par le général Wassini Bouazza, chef de la Sécurité intérieure. Jusqu’au dernier moment, l’élection qui a vu l’arrivée au pouvoir de Tebboune aura été incertaine. À peine quelques jours après son élection, Tebboune assistera, impuissant, au décès de Gaid Salah, son principal parrain au sein du régime.
Ce processus électoral verrouillé, affichant cinq candidats tous proches du pouvoir, se voulait être un moment de re-légitimation majeure du régime. Il aura accouché d’une souris, étant, à cette date, le scrutin le plus boycotté de l’histoire des élections pluralistes en Algérie.
Dès le lendemain de sa ‘’victoire’’, Abdelmadjid Tebboune remerciera le « Hirak béni » qui a libéré le pays de la « Issaba » (bande, en référence à Bouteflika et son entourage) et consacrera un nouveau jour férié dédié à la cohésion entre l’armée et le peuple. Cette rhétorique illustre la façon dont le pouvoir a tenté de digérer les revendications du Hirak et de dénier toute légitimité aux manifestations qui se sont poursuivies après l’élection de décembre 2019.
Le Hirak mourra de sa belle mort à partir de février 2020 et l’arrivée de la pandémie du Covid-19, qui a rendu impossible toute perspective de manifestation et a ouvert la voie à une répression féroce. Tout au long de l’année 2019, le Hirak aura permis la création d’un véritable rapport de force pacifique avec les tenants du pouvoir. Malheureusement, la longue histoire d’infiltration et de manipulation politiques des mouvements sociaux, et l’absence de culture politique de la nouvelle génération de militants, ont conduit le Hirak à refuser toutes formes de représentation, y compris au sein de corps intermédiaires qui auraient normalement dû jouer ce rôle. Ce refus a empêché la traduction politique du rapport de force qui s’est exercé dans la rue.
« L’Algérie nouvelle » d’Abdelmajid Tebboune : la reprise en main autoritaire du régime
Il est difficile de caractériser le bilan d’Abdelmadjid Tebboune par autre chose que le maintien d’un statu quo mortifère doublé d’une reprise en main prétorienne du champ politique. Historiquement, les moments de changement dans la façade civile du régime ont été des moments de reconfiguration des équilibres de pouvoir. Sans en changer la nature prétorienne, ils ont fait évoluer les rapports de force claniques au sein du régime, particulièrement opaque.
Depuis son élection, le nouveau pouvoir civil, incarné par le président Tebboune et son entourage, peine à se trouver une base politique. Contrairement à Bouteflika qui refusait d’être « un trois-quarts de président », il semblerait que le président Tebboune n’affiche aucune velléité de disputer aux prétoriens la prééminence de la décision politique. Ainsi, il s’affiche régulièrement avec le nouveau chef d’Etat-major, que ce soit lors d’exercices militaires, ou de façon plus inattendue, lors de victoires sportives, comme lors des célébrations de la victoire algérienne de la Coupe arabe de football.
Cette docilité présidentielle masque mal l’incapacité à s’appuyer sur des forces politiques qui lui seraient fidèles, y compris au sein des appareils traditionnellement liés au régime. Alors que Bouteflika avait bénéficié du soutien de toutes les organisations satellites du régime, les plus emblématiques telles que l’Organisation Nationale des Moudjahidines (ONM) ou encore l’Union Générale des Travailleurs Algériens (UGTA) ne se sont pas prononcées en faveur de Tebboune pour son premier mandat. La difficulté de Tebboune à s’appuyer sur ces forces inféodées tient principalement au fait que son élection ne faisait pas consensus au sein de l’armée. Ceci explique la position prudente des clientèles traditionnelles, en attente de la décantation des luttes sourdes entre les différentes factions de ‘’décideurs.’’
Sur le plan de ses soutiens, Abdelmadjid Tebboune continue de s’appuyer sur les partis traditionnels du régime tels que le Front de Libération National (FLN) et le Rassemblement National pour la Démocratie (RND), bien que ceux-ci soient largement discrédités, avec l’appui du courant islamiste domestiqué. Avec son ralliement, ce dernier a engrangé de confortables concessions : accès aux privilèges pour ses notables, éradication de la langue française au profit de l’anglais, et entretien d’une crise diplomatique récurrente avec la France… Incapable de fabriquer de nouveaux relais comme autrefois, le régime est dans une impasse structurelle. Cette perte d’ingénierie politique est souvent attribuée par les commentateurs au départ de différents cadres de l’armée, dont l’ancien général Toufik, patron des services de renseignement et ordonnateur en chef de la vie politique depuis le début des années 90.
Du point de vue de l’action politique, le pouvoir civil proclame l’avènement de « l’Algérie nouvelle », marque de fabrique d’Abdelmadjid Tebboune, par opposition à l’Algérie de Bouteflika, pour démarquer l’action présidentielle de celle de son prédécesseur dont il a été pourtant l’un des plus fidèles exécutants. L’observateur avisé aurait pourtant bien du mal à trouver de la substance à ce slogan. Du point de vue du pouvoir, cette rupture se concrétise par la disparition des notables de l’ancien régime, la lutte affichée contre la corruption et la volonté de récupérer l’argent spolié par les oligarques de l’ère Bouteflika. Dans les faits, si des figures de l’ancien régime sont effectivement incarcérées, la corruption reste très largement répandue, seuls les bénéficiaires ont changé. Par ailleurs, au-delà des chiffres annoncés lors d’interventions télévisées, aucune preuve n’a été avancée quant aux capitaux détournés par les oligarques et qui auraient été récupérés.
Cette « Algérie nouvelle » devait trouver sa consécration lors de deux dates-clés. D’abord, du point de vue domestique, avec l’organisation d’un référendum constitutionnel en 2020. Les principales modifications qui ont été apportées sont la consécration formelle du rôle du ‘’Hirak béni’’ dans le préambule de la Constitution, la consécration du poste de Premier ministre comme revenant à la majorité parlementaire, et la restriction des libertés, notamment la liberté de conscience qui n’est plus garantie comme dans la précédente loi fondamentale. Cette énième révision constitutionnelle (la dernière datait de 2016) a sonné comme le point d’orgue de la digestion des revendications du Hirak par les structures du régime. Le scrutin qui l’a avalisé n’a rencontré que peu de succès, avec un taux de participation officiel au vote de 23%. Ensuite, du point de vue international, avec la tentative affichée de l’Algérie d’intégrer les BRICS qui devait se concrétiser en 2023. Cette démarche, soldée par un échec, marque l’amateurisme de la classe dirigeante et les limites de la politique du slogan.
Au-delà des poncifs officiels sur « l’Algérie nouvelle », la nouvelle façade civile du régime semble incapable d’avoir une prise réelle sur l’administration. Ainsi, lors de différents discours, le président Tebboune s’est attaqué au blocage de l’administration notamment dans les dossiers liés à l’investissement productif, donnant l’image d’un pilote dont le tableau de bord ne répond pas.
L’une des principales caractéristiques de cette « Algérie nouvelle » est probablement la reprise en main particulièrement musclée du champ politique, médiatique et de la vie civile. En effet, heurté par une contestation pacifique majeure lors du Hirak, le régime a considérablement réduit le champ des différents espaces d’expression et de libertés publiques. A titre d’exemple, le Haut Conseil de Sécurité, une instance consultative composée de ministères régaliens et de représentants de l’armée a déclaré comme terroristes les mouvements politiques Rachad (islamiste) et le MAK (Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, indépendantiste kabyle), dont l’action était pourtant non violente, et la dissolution de partis légaux comme le PST (Parti Socialiste des Travailleurs, trotskiste) et le MDS (Mouvement Démocratique et Social, ex communiste).
Loin de s’arrêter au champ politique partisan, cette reprise en main sécuritaire s’est également prolongée sur les terrains associatifs et médiatiques. Ainsi, de multiples associations comme le RAJ (Rassemblement Action Jeunesse), ou encore la Ligue Algérienne de Défense des Droits de l’Homme (LADDH) mais aussi l’association caritative catholique Caritas ont été tout simplement dissoutes. De nombreux médias considérés comme indépendants (Le Soir d’Algérie, El Watan, Liberté) ont été domestiqués avec la publicité publique, ou poussés au suicide (Liberté).
Enfin, Ali Ghediri, général-major à la retraite qui avait publiquement appelé, dès 2018, Gaid Salah à ne pas soutenir Bouteflika, et candidat à l’élection présidentielle avortée d’avril 2019, reste toujours incarcéré depuis juin 2019. Cet acharnement montre l’état de crispation du régime habitué à régler les conflits dans le secret, à l’égard d’une personnalité issue de ses rangs et entrée dans une forme de dissidence publique.
Ainsi, la reprise en main sécuritaire du régime traduit principalement l’envie de contrôle du champ politique et social, après une année 2019 caractérisée par d’intenses soubresauts. Alors que la période Bouteflika était caractérisée par un important espace d’expression critique, les prétoriens tenants du pouvoir sont conscients de la faiblesse de l’incarnation portée par Tebboune et de la fragilité de leur situation. Ces deux facteurs expliquent la réduction du champ des libertés publiques et le musellement de toutes les voix critiques du pouvoir.
Enfin, le système ayant montré son incapacité à gérer des arbitrages structurants, tels que le choix du prochain Président de la République, ce raidissement permet également la concentration des pouvoirs entre les mains d’une poignée de généraux, responsables des affaires de sécurité intérieure.
Cette reprise en main par les prétoriens, qui traduit une fébrilité du régime, a également trouvé à s’exprimer lors des dernières élections présidentielles. En effet, la séquence politique qui s’est conclue par le scrutin de septembre dernier, a permis d’illustrer tout à la fois (i) le retour affiché des prétoriens dans le contrôle de la vie civile et en même temps, (ii) l’incapacité du régime à recréer du consensus entre ses différents centres de décision.
Les élections de septembre 2024 : l’enrayement de la machine à fraude
L’une des spécificités de l’élection de septembre 2024 est qu’il s’agit d’une élection présidentielle anticipée. En effet, en mars 2024, le président a annoncé sa volonté d’avancer de deux mois la date du scrutin. La très officielle agence Algérie Presse Service (APS) s’était alors félicité « d’un retour à la normalité électorale et à la norme démocratique » qui devait consacrer « la sortie de crise » du régime.
Cette décision a plongé une large partie de la classe politique et des observateurs dans l’incompréhension, entraînant de longues supputations sur les raisons qui ont pu motiver ce choix. Des analystes chevronnés, tels que le Pr. Ali Bensaad, y ont vu le signe d’une reprise en main militaire de la vie civile, avec à la clé l’élection d’un président issu des rangs de l’armée, à l’instar de l’Égypte de Sissi. La prédiction s’est avérée fausse, mais elle n'en était pas moins crédible au moment de sa formulation.
S’il est évident que l’armée algérienne reste le principal centre de décision politique dans un régime cryptocratique et prétorien, elle s’est réappropriée de larges champs de la vie civile qui était sorti de son escarcelle, au moins formellement, depuis octobre 1988. Ainsi, le 27 juin 2024, un décret présidentiel généralise désormais le détachement du personnel militaire auprès des administrations civiles publiques dans les secteurs sensibles et stratégiques. Si ce décret ne précise pas ces secteurs, de nombreux militaires se sont retrouvés nommés à la tête d’entreprises publiques telles qu’Algérie Ferries ou encore la SGSIA (aéroports).
Du point de vue politique, alors que de nombreux candidats s’étaient déclarés, trois seulement auront été retenus. En effet, d’après les raisons avancées, des figures installées de la vie politique algériennes, telles que la candidate du Parti des Travailleurs (PT) Louisa Hanoune (précédemment candidate à trois élections présidentielles) n’auraient pas réussi à réunir les signatures de parrainage nécessaires pour se présenter. D’autres candidats ont été poursuivis en justice pour achats de parrainages, limitant les options électorales à leur plus simple expression depuis 1999. En effet, seul deux partis organisés, le FFS (laïc, socialiste) et le MSP (islamiste) ont été autorisés à présenter des candidats sans envergure, dont les simples noms auront eu du mal à surnager durant une campagne électorale sous respirateur artificiel.
Les résultats électoraux affichés au terme de ces élections sont particulièrement ubuesques. Une première vague de résultats a été annoncée par l’ANIE (Autorité nationale indépendante des élections), donnant Abdelmadjid Tebboune vainqueur avec un score brejnévien de 94,65% des suffrages, contre respectivement 3,17% et 2,16% pour les deux autres candidats. Une « moyenne des taux de participation » de 48% a été annoncée, dans un calcul original qui a fait sourire les observateurs. Par la suite, la Cour constitutionnelle a invalidé ces chiffres, y apportant des rectifications de plus de dix points : le président Tebboune est déclaré élu avec 84% des suffrages.
Cette procédure inhabituelle dans l’histoire de l’Algérie indépendante illustre que même la fraude électorale, pourtant habituellement conduite avec dextérité, devient un exercice délicat. L’une des raisons qui permet potentiellement d’expliquer cela est l’absence de consensus au sein des décideurs sur la reconduction du président-candidat. Une autre hypothèse serait simplement l’envie de maintenir une façade civile à la légitimité faible et donc clairement vassale des prétoriens.
L’élection de 2024 illustre en tout état de cause l’incapacité de l’équipe d’Abdelmadjid Tebboune à imprimer sa marque, y compris dans les clientèles traditionnelles du régime, notamment parmi les associations, syndicats et organisations satellites (ONM, UGTA, syndicat de patrons, association de jeunes, zaouias). Comme le pointait justement Hasni Abidi, professeur à l’université de Genève, « il [Tebboune] n’a gagné que 319 000 voix depuis 2019 et n’a fait déplacer qu’un peu plus de 5 millions d’électeurs sur 24 millions d’inscrits, soit moins d’un quart. Un échec qui exige une refonte en profondeur de sa politique ».
Ce maigre résultat peut s’expliquer par différentes raisons. D’abord, du point de vue politique, il est évident que Tebboune a du mal à formuler un projet novateur et une vision cohérente qui puissent susciter l’adhésion. L’essentiel des inaugurations effectuées lors de son premier mandat sont liées à des projets entamés sous l’ère Bouteflika, aux délais de livraison à rallonge, montrant l’incapacité du régime à articuler des projets d’infrastructures structurants. Ces réalisations (« indjazates ») sont pourtant un des éléments clés mis en avant dans la propagande officielle pour justifier des progrès économiques réalisés en Algérie.
Par ailleurs, sur le plan économique, bien que Tebboune ait ouvert les robinets de redistribution de la rente (allocation pour les chômeurs, lancement d’un nouveau programme de logements subventionnés, etc.), le quotidien économique des Algériens continue de se dégrader. En effet, ceux-ci doivent faire face à la forte inflation qui frappe leur monnaie, ainsi qu’au difficile accès à différents biens de consommation tels que les automobiles, du aux restrictions sur les importations et à l’absence d’alternatives offertes. Enfin, il est à douter qu’Abdelmadjid Tebboune fasse consensus au sein de l’appareil militaire et sécuritaire, expliquant pourquoi les corps de soutien habituels du régime ne lui affichent qu’un soutien timoré.
Quelles perspectives pour le deuxième mandat d’Abdelmadjid Tebboune ?
Suite à sa réélection, Abdelmadjid Tebboune continue de donner des gages à l’armée quant à sa non-interférence dans la gestion militaire des affaires politiques du pays. À cet égard, le récent défilé organisé le 1er novembre, pour fêter le 70ème anniversaire du déclenchement de la Révolution illustre la prééminence que conservent les prétoriens au sein du régime. Le nouveau gouvernement annoncé le 18 novembre consacre l’arrivée du chef d’État-major Said Chengriha au poste de vice-ministre de la Défense nationale – une constante de la composition gouvernementale qui semblait avoir été occultée au moment de la prise de fonction de Chengriha, lorsqu’il n’était alors que chef d’État-major par intérim.
Si dans la foulée des célébrations du 1er novembre, des détenus d’opinion ont été libérés, nombre d’entre eux continuent de croupir dans les geôles du régime. Les fondamentaux du pacte rentier, reposant sur une économie peu compétitive et fermée ainsi qu’une dépendance structurelle aux hydrocarbures enfonce chaque jour un peu plus le pays dans l’impasse économique.
Faute de succès majeurs en interne, le régime continue à se servir de politique internationale pour consolider sa légitimité. Ainsi, la rhétorique de « la main de l’étranger » qui menacerait le pays ou la nécessaire « consolidation du front interne » (sans qu’on ne sache de quel front il s’agit) marquent le recyclage d’éléments de langage largement esseulés. Celle-ci consiste à développer un discours politique autour de « la mentalité de l’assiégé », pour construire du capital politique interne. En 2023, la séquence sur la tentative d’adhésion aux BRICS a reçu la caution politique personnelle du Président. Se soldant par un échec, elle a montré le décalage entre la réalité du poids de l’Algérie au niveau international et la perception qu’en ont ses dirigeants, eux-mêmes otages d’une rhétorique tiers-mondiste jamais mise à jour depuis la chute du Mur de Berlin. Comble du paradoxe, l’Algérie aura fini bon an mal an à intégrer la Nouvelle Banque de Développement des BRICS, moyennent un apport en capital de $1.5 milliards, alors que le pays ne recourt jamais à l’endettement extérieur pour son financement. En somme, une opération marketing extrêmement couteuse pour effacer le camouflet infligé à la diplomatie algérienne et à son Président.
Aujourd’hui, le Président Tebboune est bien en peine de formuler une vision à cinq ans qui dépasse la stricte distribution rentière. Le Parlement vient d’approuver le budget avec le niveau de déficit public le plus élevé de son histoire, consacrant la fuite en avant comme mode de gouvernement. Plus inquiétant pour sa survie, le système n’arrive plus à produire de personnel politique à même d’assurer la bonne conduite des affaires.
Depuis son accession au pouvoir, Abdelmadjid Tebboune a été incapable de faire émerger des personnalités politiques susceptibles d’être des relais, si ce n’est dans la société, au moins dans les clientèles habituelles du pouvoir. Il continue de se reposer sur des cadres qui font figure de vestige, à l’instar d’Ahmed Attaf, 71 ans, ministre des Affaires étrangères, en poste à l’époque du président Zeroual ; ou encore Daho Ould Kablia, 91 ans, ancien ministre de l’Intérieur, chargé de la réforme des collectivités locales.
Incapable de se renouveler, le régime continue de s’appuyer sur ces invariants que sont « l’armée, la cooptation de l’opposition, la fragmentation de la société civile, la rente et la répression ». Ces leviers, bien que toujours efficaces, semblent cependant grippés. En cause, le fait que le pouvoir n’a su donner aucune traduction politique aux revendications portées par le Hirak, même dans une stricte logique de survie. Si le mouvement du Hirak passe aujourd’hui pour disparu, les causes qui ont mené au soulèvement populaire restent largement prégnante dans le paysage politique algérien.
En décembre 2024, de larges grâces présidentielles ont été prononcées, permettant la libération de plus de 2400 détenus, parmi lesquels de nombreux détenus d’opinion. Si ces libérations sont à célébrer, elles ont été trop rapidement lues comme un signe d’inflexion dans la politique répressive choisie par le pouvoir. En effet, à ces grâces se sont vites succédées de nouvelles arrestations, la plus emblématique étant celle de l’écrivain Boualem Sansal. Sacrifié sur l’autel d’une crise diplomatique entre l’Algérie et la France, le cas de Boualem Sansal a rapidement cristallisé la rancœur de nombreux mouvements politiques vis-à-vis de l’Algérie. Si la question de l’emprisonnement d’un écrivain peut et doit légitimement être posée, la surenchère médiatico-politique qui s’en est suivie en France a permis au régime algérien de fédérer autour de lui plus largement que sa base traditionnelle, offrant l’occasion de mobiliser à nouveau la rhétorique de l’assiégé.
Alors que le premier mandat de Tebboune a été marqué par le statu quo, rien ne laisse penser que le second soit, d’une quelconque façon, différent. Il ne fait aucun doute que de prochains soubresauts politiques sont à prévoir, car le régime va rapidement se retrouver confronté à la question de sa succession, la Constitution ne permettant en théorie que l’exercice de deux mandats. Alors que le peuple reste spectateur impuissant, il semblerait que le régime ait fait sien l’adage « tout changer pour que rien ne change ».
Les opinions représentées dans cet article sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement les vues de l’Arab Reform Initiative, de son personnel ou de son conseil d'administration.