{"id":5224,"date":"2019-04-09T17:54:28","date_gmt":"2019-04-09T15:54:28","guid":{"rendered":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/?post_type=publication&#038;p=5224"},"modified":"2019-06-21T00:24:51","modified_gmt":"2019-06-20T22:24:51","slug":"lalgerie-inventer-une-nouvelle-grammaire-politique","status":"publish","type":"publication","link":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/fr\/publication\/lalgerie-inventer-une-nouvelle-grammaire-politique\/","title":{"rendered":"L\u2019Alg\u00e9rie\u00a0: inventer une nouvelle grammaire politique"},"content":{"rendered":"<p>Le Mouvement du 20 f\u00e9vrier ou <em>hirak<\/em> en Alg\u00e9rie, qui prend au fil des semaines l\u2019air d\u2019un av\u00e8nement r\u00e9volutionnaire, aura ainsi r\u00e9ussi \u00e0 rel\u00e9guer au second plan les clivages identitaires et religieux habituels de la soci\u00e9t\u00e9 alg\u00e9rienne, tout comme il aura r\u00e9ussi \u00e0 f\u00e9d\u00e9rer les dimanches la diaspora (notamment parisienne), d\u2019habitude r\u00e9ticente aux manifestations de crainte de repr\u00e9sailles. Il pr\u00e9sente trois caract\u00e9ristiques\u00a0: national, non corporatiste et non violent. D\u00e9contenanc\u00e9e par l\u2019ampleur des mobilisations qui vont en s\u2019amplifiant, l\u2019oligarchie en place est \u00e0 la recherche d\u2019options de repli qui interpellent sur les structures du pouvoir pr\u00e9torien consolid\u00e9 depuis les ind\u00e9pendances.<\/p>\n<p>Comme pour les contestations dans les autres pays arabes, les r\u00e9seaux sociaux ont jou\u00e9 un r\u00f4le majeur dans la mobilisation des Alg\u00e9riens, jeunes et moins jeunes. Ainsi, aux manifestations localis\u00e9es et contestations corporatistes, s\u2019est substitu\u00e9 un mouvement global, non partisan en d\u00e9pit de son caract\u00e8re fondamentalement politique, r\u00e9clamant un changement radical et pacifique et sur lequel les acteurs politiques aux manettes ne semblent avoir aucune prise.<\/p>\n<p>On est \u00e9galement aujourd\u2019hui loin du sch\u00e9ma islamiste brandi en \u00e9pouvantail par les responsables politiques, les m\u00e9dias, cautionn\u00e9 par certains experts en islam politique. En effet, les slogans \u00e0 consonance islamiste, sont absents. Est-ce \u00e0 dire qu\u2019une \u00ab\u00a0nouvelle g\u00e9n\u00e9ration \u00bb, au sens o\u00f9 l\u2019entend Mannheim, \u00e0 savoir une communaut\u00e9 d\u2019exp\u00e9rience partageant un destin commun, affranchie de l\u2019emprise id\u00e9ologique du r\u00e9cit national est en train de na\u00eetre\u00a0? \u00a0N\u00e9e dans la d\u00e9cennie de la violence des ann\u00e9es 1990, et ayant grandi dans la r\u00e9volution des technologies de l\u2019information, la jeunesse a appris \u00e0 faire la politique autrement. Elle est en train de faire \u00e9clater les cadres et les canaux traditionnels de l\u2019expression politique. Un chapitre nouveau de l\u2019histoire alg\u00e9rienne s\u2019amorce.<\/p>\n<h2>Un nouveau r\u00e9cit national, fond\u00e9 sur la dignit\u00e9<\/h2>\n<p>Un autre fait marquant des mobilisations est l\u2019aspiration \u00e0 une citoyennet\u00e9, fond\u00e9e dans la dignit\u00e9 de l\u2019individu et la fiert\u00e9 nationale, deux leviers qui ont mis en mouvement les Alg\u00e9riens. C\u2019est que l\u2019annonce de Bouteflika, pr\u00e9sident grabataire, invisible et inaudible, pour se pr\u00e9senter \u00e0 un 5\u00e8me mandat pr\u00e9sidentiel, a \u00e9t\u00e9 l\u2019annonce de trop. Elle est ressentie comme une humiliation profonde et une grave atteinte \u00e0 la fiert\u00e9 nationale. Dans un fauteuil roulant, \u00e0 82 ans, Abdelaziz Bouteflika est depuis 2013 dans l\u2019incapacit\u00e9 physique et intellectuelle de diriger le pays. C\u2019est un groupe dirig\u00e9 par son fr\u00e8re Sa\u00efd, qui m\u00e8ne les affaires du pays, au m\u00e9pris de la constitution.<\/p>\n<p>Aussi le mouvement en cours marque-t-il ind\u00e9niablement l\u2019irruption du citoyen alg\u00e9rien dans la sph\u00e8re publique, jusque-l\u00e0 accapar\u00e9e par l\u2019\u00c9tat profond et ses ramifications. Pour rappel, les manifestations sont <em>de jure<\/em> interdites \u00e0 Alger depuis 2001. Elles sont interdites <em>de facto<\/em> dans les autres villes. Toute tentative de contestation collective est aussit\u00f4t \u00e9touff\u00e9e par le d\u00e9ploiement d\u2019un puissant et omnipr\u00e9sent de l\u2019appareil s\u00e9curitaire. Pour autant, la menace \u00e0 peine voil\u00e9e du premier ministre Ahmad, le 28 f\u00e9vrier 2019, de transformer l\u2019Alg\u00e9rie en une autre Syrie n\u2019a pas d\u00e9courag\u00e9 la population de descendre dans la rue.<\/p>\n<p>Le Mouvement du 22 f\u00e9vrier est la voix d\u2019une jeunesse en liesse, qui repr\u00e9sente plus de 70 % de la population nationale. Ces manifestations constituent un marqueur historique pour cette g\u00e9n\u00e9ration, comme l\u2019a \u00e9t\u00e9 pour leurs parents l\u2019ind\u00e9pendance du pays en 1962. Un marqueur de lib\u00e9ration survenue au terme d\u2019une longue lutte arm\u00e9e qui a mis fin \u00e0 130 ans de colonialisme pour les anciens, au terme de d\u00e9cennies d\u2019accaparement du pouvoir pour les jeunes d\u2019aujourd\u2019hui. L\u2019hymne national est entonn\u00e9, et le drapeau national fait sa r\u00e9apparition, port\u00e9 \u00e0 bout de bras, autour du cou, sur les \u00e9paules, \u00e9pingl\u00e9 aux balcons, aux capots des v\u00e9hicules. Le drapeau palestinien surgit de nulle part dans cette mar\u00e9e humaine, faisant \u00e9cho \u00e0 une autre forme d\u2019oppression.<\/p>\n<p>Ces deux caract\u00e9ristiques saillantes des mobilisations (d\u00e9passement des clivages politiques\/id\u00e9ologiques et mise \u00e0 distance du r\u00e9cit national officiel) r\u00e9v\u00e8lent en creux certains traits sp\u00e9cifiques \u00e0 l\u2019appareil d\u2019\u00c9tat alg\u00e9rien. Dans la mesure o\u00f9 ce dernier a fait de la lib\u00e9ration nationale une r\u00e9f\u00e9rence politique imp\u00e9rative, comme si l\u2019histoire politique de l\u2019Alg\u00e9rie s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9e en 1962, le mouvement du 22 f\u00e9vrier exprime une volont\u00e9 de prendre part \u00e0 l\u2019histoire, consacrant de fait le vide politique qui a marqu\u00e9 le pays depuis la construction \u00e9tatique.<\/p>\n<h2>Un \u00c9tat fort sans grammaire politique<\/h2>\n<p>Bien que la l\u00e9gitimit\u00e9 des forces de s\u00e9curit\u00e9 ait vol\u00e9 en \u00e9clats lors des \u00e9meutes d\u2019Octobre 1988 au cours desquelles plus de 300 jeunes manifestants ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s, la lutte antiterroriste des ann\u00e9es 1990 a donn\u00e9 rapidement \u00e0 l\u2019\u00c9tat s\u00e9curitaire l\u2019occasion de redorer son blason, et de se doter d\u2019un dispositif de l\u00e9gitimation que les attentats du 11 septembre 2001viennent renforcer. Ce dispositif a permis \u00e0 la police politique, sous la houlette du DRS (D\u00e9partement du Renseignement et de la S\u00e9curit\u00e9), de s\u2019\u00e9lever en un v\u00e9ritable \u00c9tat dans l\u2019\u00c9tat et jouer un r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant dans la gestion des affaires du pays.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, l\u2019Alg\u00e9rie compte 220 000 policiers sur\u00e9quip\u00e9s et tr\u00e8s entrain\u00e9s, et un ratio agent de s\u00e9curit\u00e9 \/habitant des plus \u00e9lev\u00e9 au monde. Ils \u00e9touffent sans coup f\u00e9rir les manifestations des militants des droits de l\u2019homme et des syndicats autonomes. Selon de rapport de GFP (Global Fire Power) de 2018,\u00a0l\u2019Alg\u00e9rie\u00a0dispose de 520.000 militaires actifs et 272.350 r\u00e9servistes\u00a0dont 220000 gendarmes. L\u2019appareil s\u00e9curitaire est dirig\u00e9 par 400 g\u00e9n\u00e9raux. En d\u00e9pit de sa dissolution en 2016, le DRS continue en toute impunit\u00e9 ses activit\u00e9s clandestines, op\u00e9rant \u00e9coutes ill\u00e9gales et contr\u00f4le des t\u00e9l\u00e9communications. Parmi les menaces imm\u00e9diates que rencontre le Mouvement du 22 f\u00e9vrier, relevons les interventions de la police politique sur les r\u00e9seaux sociaux, et lors des manifestations.<\/p>\n<p>Le budget militaire et s\u00e9curitaire n\u2019a cess\u00e9 de croitre sous Bouteflika, pour atteindre plus du tiers du budget national. En d\u00e9pit la r\u00e9duction drastique des revenus p\u00e9troliers depuis 2014, ce budget n\u2019a cess\u00e9 d\u2019augmenter. Pour la p\u00e9riode 2014 \u2013 2018, l\u2019Alg\u00e9rie occupe la cinqui\u00e8me place mondiale dans la liste des pays importateurs d\u2019armement. Les nouveaux \u00e9quipements ont permis la mise \u00e0 niveau de la professionnalisation des forces de s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n<p>Pour autant, ces \u00e9quipements ne sont pas all\u00e9s de pair avec un renouvellement de la doctrine militaire. Le citoyen est toujours absent dans la nouvelle configuration politique qui est au c\u0153ur de la s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n<h2>Un pouvoir peu institutionnalis\u00e9<\/h2>\n<p>Malgr\u00e9 sa force, le cercle du pouvoir est plut\u00f4t r\u00e9duit, et ses structures d\u00e9termin\u00e9es par des rapports d\u2019all\u00e9geance. C\u2019est l\u2019\u00c9tat comme \u00ab espace social \u00bb (Bourdieu), dans lequel des acteurs se mettent en concurrence pour s\u2019emparer du pouvoir, avec pour enjeu la captation de la rente s\u00e9curitaire, \u00e9nerg\u00e9tique, symbolique. En Alg\u00e9rie, ces acteurs appartiennent \u00e0 la hi\u00e9rarchie militaire et s\u00e9curitaire, au clan pr\u00e9sidentiel, \u00e0 la haute administration mais aussi \u00e0 diff\u00e9rents partis, \u00e0 la centrale syndicale de l\u2019UGTA, aux m\u00e9dias et aux \u00ab\u00a0capitaine d\u2019industrie\u00a0\u00bb. Ces groupes d\u2019int\u00e9r\u00eat parviennent \u00e0 sceller des alliances \u00e9ph\u00e9m\u00e8res et conjoncturelles, le temps de de pr\u00e9lever leur part dans la rente mise en jeu.<\/p>\n<p>Parmi les grands groupes, citons CEVITAL, ETRHB, GIMMO,\u00a0KOUGC. Le groupe CEVITAL est dirig\u00e9 par Issad Rabrab, un ancien comptable dans les ann\u00e9es 1970. Selon le magazine\u00a0Forbes, sa fortune s\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 3,2 milliards de dollars. Plusieurs de ses grands projets\u00a0sont aujourd\u2019hui bloqu\u00e9s en raison des mauvaises relations avec le clan Bouteflika.\u00a0 Ali Hadad, un technicien\u00a0en g\u00e9nie civil, est \u00e0 la t\u00eate du groupe ETRHB.\u00a0 Il se lance en 1988 dans les travaux publics, son entreprise prosp\u00e8re et\u00a0devient rapidement la premi\u00e8re grande entreprise. Il est le pr\u00e9sident du FCE (Forum des chefs d\u2019entreprises), un grand acteur du clan pr\u00e9sidentiel. Contrairement \u00e0 Rabrab, Hadad est tr\u00e8s proche de Sa\u00efd Bouteflika. Sous la pression du Mouvement du 22 f\u00e9vrier, il vient de d\u00e9missionner.\u00a0Aujourd\u2019hui, c\u2019est un r\u00e9seau de pr\u00e8s de 35 groupes\u00a0et familles qui structure le syst\u00e8me politique alg\u00e9rien. Le slogan pivotal des manifestants,\u00a0\u00ab\u00a0Syst\u00e8me, d\u00e9gage\u00a0!\u00a0\u00bb prend ainsi toute sa signification politique.<\/p>\n<p>Le pouvoir politique se loge dans des groupes aux int\u00e9r\u00eats fluctuants et conjoncturels qui s\u2019estiment au-dessus des lois. En 2012, la liste des b\u00e9n\u00e9ficiaires du passeport diplomatique est \u00e9largie \u00e0 tous les membres des cercles politiques et militaires et \u00e0 leur entourage familial (\u00e9pouses, fils et filles, fr\u00e8res et s\u0153urs, p\u00e8res et m\u00e8res). Ils peuvent ainsi voyager sans visa dans l\u2019espace Schengen, et dans les pays avec lesquels l\u2019Alg\u00e9rie a sign\u00e9 des conventions bilat\u00e9rales. En revanche, le citoyen alg\u00e9rien ordinaire rencontre de s\u00e9rieuses difficult\u00e9s pour d\u00e9crocher le s\u00e9same pour voyager. Des centres de pouvoir occultes se forment dans les rouages de l\u2019\u00c9tat, enraient son efficacit\u00e9 administrative et le discr\u00e9ditent dans ses fonctions r\u00e9galiennes. Le pouvoir devient une coalition d&#8217;acteurs et de groupes, un \u00ab cartel \u00bb (Bozarslan) d\u00e8s lors que le pouvoir r\u00e9el n&#8217;est pas institutionnalis\u00e9. Cependant, en d\u00e9pit de cet accaparement sans partage des rouages \u00e9tatiques, le gouvernement alg\u00e9rien s\u2019est montr\u00e9 incapable de consolider les structures d\u2019\u00c9tat, de mani\u00e8re \u00e0 garantir une l\u00e9gitimit\u00e9 <em>a minima<\/em> aux d\u00e9tenteurs du pouvoir<em>. <\/em><\/p>\n<p>La \u00ab\u00a0r\u00e9forme politique profonde \u00bb (2012-2016) promise par Bouteflika s\u2019est traduite par un r\u00e9tr\u00e9cissement de l\u2019espace public. La \u00ab r\u00e9volution l\u00e9gislative \u00bb mise en place comporte des mesures confuses et contradictoires, dont l\u2019application est laiss\u00e9e \u00e0 la discr\u00e9tion de l\u2019administrateur, lui-m\u00eame coopt\u00e9 selon des r\u00e8gles non-\u00e9crites et nomm\u00e9 par d\u00e9cret pr\u00e9sidentiel. Une s\u00e9rie de lois liberticides relatives aux partis politiques, aux ONG, \u00e0 l\u2019information, et au code \u00e9lectoral, sont alors promulgu\u00e9es, pour parer \u00e0 un \u00e9ventuel printemps arabe. Le parlement multipartite b\u00e9nit ces oukases \u2013 comme il a b\u00e9ni les pr\u00e9c\u00e9dents- relatifs \u00e0 la libert\u00e9 de presse, aux partis politiques, aux ONG et aux r\u00e9visions constitutionnelles. Les quelques \u00ab \u00eelots de libert\u00e9 \u00bb se r\u00e9duisent comme peau de chagrin au nom du dogme s\u00e9curitaire. La rente p\u00e9troli\u00e8re permet d\u2019acheter la paix sociale.<\/p>\n<p>Pouvoir coercitif sur des bases institutionnelles fragiles, l\u2019\u00c9tat alg\u00e9rien risque \u00e0 tout moment de s\u2019\u00e9crouler. Ce risque est d\u2019autant plus r\u00e9el que le syst\u00e8me politique actuel est l\u2019aboutissement d\u2019une succession de coups de force, allant du d\u00e9clenchement de la lutte arm\u00e9e en 1954, en passant par les putschs militaires et les \u00e9meutes d\u2019Octobre 1988 jusqu\u2019aux coups \u00e9lectoraux de Bouteflika.<\/p>\n<h2>Des coups de force permanents, des r\u00e8gles opaques et al\u00e9atoires<\/h2>\n<p>Le coup de force (qu\u2019il soit militaire, constitutionnel, \u00e9conomique, islamiste, s\u00e9curitaire ou \u00e9lectoral) est non seulement l\u2019instrument privil\u00e9gi\u00e9 pour acc\u00e9der au pouvoir, mais il est aussi \u00e0 la base du jeu politique alg\u00e9rien. Chaque coup de force cr\u00e9e une situation instable caract\u00e9ris\u00e9e par un faisceau d\u2019\u00e9l\u00e9ments conflictuels, dans une comp\u00e9tition tous azimuts pour se positionner dans la nouvelle configuration politique. Tous les coups sont permis, allant des putschs militaires,\u00a0en passant par les m\u00e9andres des \u00e9meutes d\u2019Octobre 1988, les coups \u00e9lectoraux de Bouteflika, jusqu\u2019au report derni\u00e8rement des \u00e9lections d\u2019avril 2019, ou encore l\u2019appel\u00a0lanc\u00e9 le 29 mars par Ga\u00efd Salah pour convoquer l\u2019article 102 de la constitution stipulant la destitution de Bouteflika. Bouteflika adresse une lettre par laquelle il annule la tenue des \u00e9lections et se charge de diriger lui-m\u00eame la transition politique alors qu\u2019il est dans l\u2019\u00e9tat qu\u2019on lui conna\u00eet.<\/p>\n<p>De cet \u00e9tat de fait d\u00e9coulent trois observations. <em>D\u2019abord<\/em>, les acteurs alg\u00e9riens au pouvoir partagent une m\u00eame grammaire politique\u00a0: au m\u00eame titre que les militaires ou les islamistes, Bouteflika a une vision autoritariste du changement social, du haut vers le bas de la pyramide. <em>Ensuite<\/em>, cette grammaire demeure vague et al\u00e9atoire, en d\u00e9pit d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9es de multipartisme et d\u2019\u00e9lections r\u00e9guli\u00e8rement tenues. Les r\u00e8gles en demeurent ind\u00e9chiffrables et baignent dans l\u2019opacit\u00e9. Les partenaires commerciaux se plaignent souvent du manque de transparence dans les affaires, mais s\u2019en accommodent par des pratiques de surfacturations et de r\u00e9tro-commissions. <em>Enfin<\/em>, de tels m\u00e9canismes maintiennent l\u2019\u00c9tat \u00e0 un stade \u00ab\u00a0pr\u00e9-politique\u00a0\u00bb, marqu\u00e9 par le manque de transparence et de d\u00e9mocratie, et par la militarisation du politique. \u00a0L\u2019ensemble de ces observations expliquent le souci des manifestants de d\u00e9passer des clivages id\u00e9ologiques per\u00e7us comme artificiels.<\/p>\n<p>Au vu de de l\u2019\u00e9mancipation des manifestants vis-\u00e0-vis du r\u00e9cit national officiel qui fait du r\u00e9gime actuel l\u2019h\u00e9ritier de la lutte de lib\u00e9ration, les Alg\u00e9riens semblent renouer avec l\u2019histoire l\u00e0 o\u00f9 elle s\u2019est en quelque sorte arr\u00eat\u00e9e, au moment o\u00f9 l\u2019\u00c9tat a pris son ind\u00e9pendance tout maintenant des structures coloniales.<\/p>\n<h2>L\u2019h\u00e9ritage de l\u2019\u00c9tat colonial<\/h2>\n<p>Au lendemain de l\u2019ind\u00e9pendance, l\u2019appareil colonial per\u00e7u comme r\u00e9pressif et exploiteur n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9truit. Il a \u00e9t\u00e9 plut\u00f4t r\u00e9activ\u00e9, constituant <em>de facto<\/em> la matrice l\u00e9gale de la construction \u00e9tatique. La premi\u00e8re grande mesure de l\u2019\u00c9tat alg\u00e9rien ind\u00e9pendant a \u00e9t\u00e9 de d\u00e9cr\u00e9ter la reconduction de l\u2019arsenal juridique colonial, sauf dans ses dispositions contraires \u00e0 la souverainet\u00e9 nationale.<\/p>\n<p>L\u2019objectif du leadership de l\u2019\u00e9poque \u00e9tait en fin de compte de prendre la place du colon, comme l\u2019avait soulign\u00e9 Frantz Fanon. Le mouvement spontan\u00e9 de l\u2019autogestion a bien tent\u00e9 de remettre en cause la construction \u00e9tatique au profit de la construction nationale au lendemain des ind\u00e9pendances, mais en vain. Au lieu de promouvoir le jeune mouvement autogestionnaire qui a remis en marche les unit\u00e9s de production abandonn\u00e9es par les colons, le bloc au pouvoir a mis en place une lourde bureaucratie pour l\u2019encadrer, et dot\u00e9 l\u2019administrateur de l\u2019autogestion d\u2019un pouvoir exorbitant.<\/p>\n<p>Les fameux d\u00e9crets de mars 1963 instituant l\u2019autogestion dans l\u2019agriculture deviennent rapidement un \u00ab slogan id\u00e9ologique rassembleur \u00bb (Tlem\u00e7ani). Toute contestation des fondements de l\u2019ordre militaro-policier en gestation conduit \u00e0 l\u2019exclusion, quand ce n\u2019est pas la liquidation des contestataires. L\u2019objectif de ces d\u00e9crets est de mettre fin au mouvement spontan\u00e9 et d\u2019\u00e9viter son extension \u00e0 d\u2019autres secteurs de l\u2019\u00e9conomie nationale.<\/p>\n<p>Par petites touches successives, au gr\u00e9 des revenus des hydrocarbures, le dispositif militaro-politique consolide sa vision de l\u2019\u00c9tat. \u00ab\u00a0Semer le p\u00e9trole pour la construction \u00e9tatique\u00a0\u00bb, telle est la devise qui a f\u00e9d\u00e9r\u00e9 les \u00e9lites, sous le parti unique comme sous le multipartisme. Une gigantesque infrastructure mat\u00e9rielle est mise en place dans les ann\u00e9es 1970 pour soutenir l\u2019industrialisation lourde et la d\u00e9r\u00e9gulation du commerce ext\u00e9rieur sous Chadli Bendjedid (1979-1992). Elle participera de la consolidation de l\u2019\u00c9tat profond.<\/p>\n<h2>Inventer un nouveau r\u00e9cit national, trouver une nouvelle grammaire politique<\/h2>\n<p>Plus d\u2019un mois apr\u00e8s le d\u00e9clenchement des manifestations \u00e0 travers tout le territoire national, la strat\u00e9gie du pouvoir est inchang\u00e9e, et confirme la maxime de Houari Boumedi\u00e8ne. Ce denier pr\u00e9conisait en effet un \u00ab \u00c9tat fort qui survivrait aux \u00e9v\u00e9nements et aux hommes\u00a0\u00bb, et qui reposerait sur les r\u00e9seaux, anciens et nouveaux, de la police politique.<\/p>\n<p>Le pouvoir s\u00e9curitaire entend rester aux commandes. Sa feuille de route se r\u00e9sume au report des \u00e9lections pr\u00e9sidentielles pr\u00e9c\u00e9demment pr\u00e9vues le 18 avril, et la d\u00e9mission de Bouteflika. Tandis que la nomination d&#8217;Abdelkader Bensalah, pr\u00e9sident du S\u00e9nat alg\u00e9rien, en tant que pr\u00e9sident par int\u00e9rim de l&#8217;Alg\u00e9rie pendant 90 jours est une application de la Constitution, elle ne r\u00e9pond pas \u00e0 l&#8217;appel principal des manifestants car il est largement per\u00e7u comme \u00e9tant tr\u00e8s proche du pouvoir.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit donc d\u2019investir des moyens mat\u00e9riels et humains importants pour bloquer, parasiter ou d\u00e9tourner le message de la population alg\u00e9rienne \u00ab Syst\u00e8me, d\u00e9gage\u00a0! \u00bb. La police politique d\u00e9ploie ses agents sur les r\u00e9seaux sociaux, afin de contrer la mobilisation de la soci\u00e9t\u00e9 civile. Cela porte \u00e0 supposer qu\u2019une candidature interne au s\u00e9rail, est en attente d\u2019un consensus au sein du club ferm\u00e9 des d\u00e9cideurs.<\/p>\n<p>Certes la premi\u00e8re \u00e9tape du Mouvement du 22 F\u00e9vrier, n\u2019est pas achev\u00e9e. Il faudra attendre la fin du 4\u00e8me mandat, le 27 avril, pour voir comment \u00e9volue la situation. Mais on peut d\u2019ores-et-d\u00e9j\u00e0 affirmer sans grand risque d\u2019erreur que le mouvement du 22 f\u00e9vrier a mis en branle un processus de modernit\u00e9 et de citoyennet\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab L\u2019\u00c9tat import\u00e9 \u00bb (Badie) mis en place au lendemain des ind\u00e9pendances a prouv\u00e9 son incongruit\u00e9 en Alg\u00e9rie. Malgr\u00e9 la fraude massive caract\u00e9ristiques des scrutins, le n\u00e9potisme et la corruption criant, la pouvoir alg\u00e9rien a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de la fausse l\u00e9gitimit\u00e9 des urnes et de la b\u00e9n\u00e9diction de la communaut\u00e9 internationale. Alors que le questionnement des modes de repr\u00e9sentation politique est au c\u0153ur m\u00eame des enjeux politiques europ\u00e9ens et occidentaux, un effort intellectuel s\u2019impose aujourd\u2019hui pour \u00e9laborer d\u2019autres mod\u00e8les de repr\u00e9sentativit\u00e9 et de participation politique.<\/p>\n","protected":false},"featured_media":5859,"menu_order":0,"template":"","categories":[142],"tags":[220,128],"class_list":["post-5224","publication","type-publication","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","category-bawader-fr","tag-mouvements-sociaux","tag-transition-fr"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/publication\/5224","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/publication"}],"about":[{"href":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/publication"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/publication\/5224\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5613,"href":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/publication\/5224\/revisions\/5613"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5859"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5224"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5224"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5224"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}