{"id":20721,"date":"2021-11-26T12:01:05","date_gmt":"2021-11-26T11:01:05","guid":{"rendered":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/?post_type=publication&#038;p=20721"},"modified":"2022-04-06T16:07:31","modified_gmt":"2022-04-06T14:07:31","slug":"ennahdha-ou-le-prix-de-la-reconnaissance","status":"publish","type":"publication","link":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/fr\/publication\/ennahdha-ou-le-prix-de-la-reconnaissance\/","title":{"rendered":"Ennahdha ou le prix de la reconnaissance"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019image de Rached Ghannouchi, devant les grilles du Palais du Bardo au milieu de la nuit du 25 juillet 2021, emp\u00each\u00e9 par les militaires d\u2019entrer dans l\u2019Assembl\u00e9e dont il est le pr\u00e9sident, peu apr\u00e8s l\u2019annonce du gel du Parlement par Kais Saied, est l\u2019illustration frappante de l\u2019\u00e9chec d\u2019une ambition : faire d\u2019Ennahdha le parti pivot du syst\u00e8me politique tunisien apr\u00e8s en avoir longtemps \u00e9t\u00e9 le paria.<\/p>\n<p>La d\u00e9mission collective, le 25 septembre, de plus d\u2019une centaine de membres du mouvement dont deux cadres historiques (Abdelatif Mekki et Samir Dilou), en opposition ouverte \u00e0 Rached Ghannouchi, signe le d\u00e9saveu d\u2019une strat\u00e9gie : identifier la reconnaissance du parti comme acteur l\u00e9gitime de la vie nationale, au sort de Rached Ghannouchi, son pr\u00e9sident quasiment depuis la cr\u00e9ation du Mouvement de la tendance islamique (MTI) au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980. Son \u00e9lection \u00e0 la pr\u00e9sidence du parlement en janvier 2020 a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e aux militants comme l\u2019aboutissement de cette qu\u00eate d\u2019int\u00e9gration, le symbole de leur cons\u00e9cration collective apr\u00e8s des ann\u00e9es de sacrifices, et la garantie de leur s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n<p>Depuis cette position n\u00e9vralgique, le pr\u00e9sident d\u2019Ennahdha avait la ma\u00eetrise du travail parlementaire et assurait sa coordination avec un gouvernement soutenu par une majorit\u00e9 dont Ennahdha \u00e9tait la composante essentielle. Accessoirement, elle lui permettait de contr\u00f4ler le groupe parlementaire et lui conf\u00e9rait un ascendant sur le parti. Promis \u00e0 la potence par Habib Bourguiba en 1987, peu avant sa destitution (il sera graci\u00e9 par Ben Ali), Rached Ghannouchi \u00e9tait ainsi devenu l\u2019un des acteurs-cl\u00e9 de la transition, c\u00e9l\u00e9br\u00e9 internationalement.<\/p>\n<p>Le s\u00e9isme du 25 juillet 2021 et sa r\u00e9plique du 25 septembre de la m\u00eame ann\u00e9e \u2013 perte du pouvoir et dissidence autour d\u2019un leadership contest\u00e9 \u2013 cl\u00f4turent un cycle pour Ennahdha et ouvrent un moment d\u2019incertitude existentielle. L\u2019organisation pourra-t-elle se renouveler et retrouver le r\u00f4le qu\u2019elle a jou\u00e9 depuis 2011 ? Sous une forme ou sous une autre, a-t-elle encore quelque chose \u00e0 proposer aux Tunisiens ? C\u2019est au fond, la question r\u00e9currente de la pertinence de l\u2019islam politique comme parti et comme potentiel de solutions sp\u00e9cifiques aux probl\u00e8mes contemporains que posent les bouleversements des derni\u00e8res semaines. Ce questionnement prospectif invite \u00e0 un regard r\u00e9trospectif sur la trajectoire d\u2019Ennahdha depuis 2011.<\/p>\n<h2>Ennahdha\u00a0: Une communaut\u00e9 traumatique<\/h2>\n<p>Une constante traverse cette trajectoire : comme collectif humain, Ennahdha est une communaut\u00e9 traumatique, inqui\u00e9t\u00e9e en permanence par la menace vitale pour le parti et ses militants que repr\u00e9senterait son \u00e9viction du pouvoir. L\u2019ombre de la tentative d\u2019\u00e9radication dont les militants, exil\u00e9s, tortur\u00e9s, d\u00e9tenus, harcel\u00e9s et leurs familles condamn\u00e9es de facto \u00e0 la rel\u00e9gation sociale ont fait la terrible exp\u00e9rience de 1991 jusqu\u2019\u00e0 la r\u00e9volution, a jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9terminant dans l\u2019\u00e9volution du parti. Ce traumatisme a sacralis\u00e9 l\u2019unit\u00e9 de l\u2019organisation, per\u00e7ue comme un cadre protecteur ; il a fait de la participation au pouvoir une n\u00e9cessit\u00e9 strat\u00e9gique ; enfin, il a conf\u00e9r\u00e9 \u00e0 Rached Ghannouchi, intercesseur avec les forces ext\u00e9rieures, un argument de dernier ressort pour imposer au parti des choix et des concessions.<\/p>\n<h2>De l\u2019h\u00e9g\u00e9monie \u00e0 la transaction<\/h2>\n<p>Apr\u00e8s l\u2019accueil triomphal de Rached Ghannouchi \u00e0 son retour \u00e0 Tunis le 30 janvier 2011, puis la victoire \u00e9lectorale le 23 octobre suivant, qui lui offre une majorit\u00e9 de 89 si\u00e8ges sur 217 \u00e0 la Constituante, Ennahdha se sent port\u00e9 par une double dynamique. Nationale\u00a0: la jonction entre l\u2019h\u00e9g\u00e9monie culturelle islamique dans la soci\u00e9t\u00e9 et la majorit\u00e9 politique. Internationale\u00a0: les succ\u00e8s \u00e9lectoraux, dans la vague du \u00ab\u00a0printemps arabe\u00a0\u00bb, des organisations proches de la mouvance des Fr\u00e8res musulmans, dans la voie ouverte par Recep Tayyip Erdogan en Turquie et avec l\u2019appui du Qatar.<\/p>\n<p>Mais cette h\u00e9g\u00e9monie rencontre vite ses limites, notamment parmi les \u00e9lites et la haute administration. Ennahdha doit se contenter de marqueurs islamiques symboliques dans la Constitution. La tension atteint son paroxysme \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2013 durant lequel le parti comprend que le seul moyen de se prot\u00e9ger est de n\u00e9gocier avec les anciennes \u00e9lites destouriennes, rassembl\u00e9es derri\u00e8re B\u00e9ji Ca\u00efd Essebsi au sein de Nidaa Tounes. La rencontre d\u2019ao\u00fbt 2013 \u00e0 Paris entre les deux leaders ouvre une p\u00e9riode de \u00ab\u00a0transition pact\u00e9e\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les \u00e9lections de 2014, remport\u00e9e par Nidaa Tounes, consacrent ce \u00ab\u00a0consensus\u00a0\u00bb. Ennahdha se range dans la majorit\u00e9 et, malgr\u00e9 une place modeste au sein du gouvernement, conforte son installation dans le paysage politique et dans l\u2019appareil d\u2019\u00c9tat. Cette alliance prot\u00e8ge la paix civile et le parti lors des trois attentats de 2015 revendiqu\u00e9s par l\u2019organisation de l\u2019\u00c9tat islamique.<\/p>\n<p>Le congr\u00e8s de 2016 est le point culminant de cette strat\u00e9gie lorsque B\u00e9ji Ca\u00efd Essebsi vient en personne saluer le r\u00f4le d\u2019Ennahdha dans la stabilisation de l\u2019\u00c9tat et que Rached Ghannouchi proclame la \u00ab\u00a0r\u00e9conciliation totale\u00a0\u00bb d\u2019Ennahdha avec l\u2019\u00c9tat. Le congr\u00e8s ent\u00e9rine la \u00ab\u00a0sp\u00e9cialisation\u00a0\u00bb du parti dans l\u2019activit\u00e9 politique et laisse la pr\u00e9dication, le travail \u00ab\u00a0culturel\u00a0\u00bb, \u00e0 une mouvance associative autonome. Il se cl\u00f4t sur une perspective de r\u00e9forme de l\u2019organisation pour l\u2019adapter \u00e0 sa vocation de grand parti de gouvernement\u00a0: simplification de l\u2019adh\u00e9sion pour attirer une nouvelle \u00e9lite, r\u00e9vision des structures internes pour favoriser les d\u00e9bats, lancement d\u2019une refonte programmatique autour des questions \u00e9conomiques et sociales notamment. Cependant, Rached Ghannouchi oppose un chantage \u00e0 la d\u00e9mission lorsque la majorit\u00e9 des congressistes acceptent (suite aux motions d\u00e9pos\u00e9es par Abdelatif Mekki et Adbelhamid Jelassi) de d\u00e9battre de la possibilit\u00e9 de confier \u00e0 l\u2019instance d\u00e9lib\u00e9rative (le majlis choura) la d\u00e9signation d\u2019une partie du bureau ex\u00e9cutif dont il veut garder pleinement le pilotage, estimant que le parti n\u2019est pas encore sorti de la zone de danger.<\/p>\n<h2>De la transaction \u00e0 la rupture<\/h2>\n<p>Ennahdha se sent d\u2019autant plus confort\u00e9 dans son ambition durant la l\u00e9gislature 2014-2019, que son partenaire, Nidaa Tounes, se d\u00e9chire entre clans rivaux. Cependant, B\u00e9ji Ca\u00efd Essebsi entend garder la maitrise de cette alliance sous tension entre les deux forces principales du pays. En juin 2016, il impose Youssef Chahed, issu des rangs de Nidaa Tounes, \u00e0 la t\u00eate du gouvernement, et tente de diluer Ennahdha dans une \u00ab\u00a0union nationale\u00a0\u00bb scell\u00e9e par l\u2019Accord de Carthage. \u00ab\u00a0Jusqu\u2019o\u00f9 Rached Ghannouchi nous obligera-t-il \u00e0 suivre B\u00e9ji Ca\u00efd Essebsi ?\u00a0\u00bb, s\u2019inqui\u00e8tent d\u00e9j\u00e0 quelques parlementaires contraints de voter la censure du gouvernement de Habib Essid au moment o\u00f9 la voie semblait enfin d\u00e9gag\u00e9e pour commencer \u00e0 r\u00e9former.<\/p>\n<p>Mais loin de r\u00e9gler la crise interne \u00e0 Nidaa Tounes, la nomination de Youssef Chahed l\u2019aggrave. Le nouveau chef du gouvernement s\u2019\u00e9mancipe de son mentor et lance l\u2019offensive contre son fils, Hafedh Ca\u00efd Essebsi, \u00e0 la t\u00eate de Nidaa Tounes. La majorit\u00e9 emp\u00eatr\u00e9e dans ses querelles, l\u2019action gouvernementale s\u2019enlise et le discr\u00e9dit gagne l\u2019ensemble de la classe politique.<\/p>\n<p>Ennahdha, fort de son implantation locale et de son organisation, est relativement \u00e9pargn\u00e9 lors des \u00e9lections municipales de mai 2018, boud\u00e9es par les \u00e9lecteurs (65 % d\u2019abstention) : il est le premier parti derri\u00e8re les listes ind\u00e9pendantes, avec 30% des voix. A l\u2019Assembl\u00e9e, il est devenu le groupe majoritaire apr\u00e8s les scissions successives au sein de Nidaa Tounes. Mais la direction du parti ne per\u00e7oit pas \u00e0 quel point cette domination est de plus en plus confin\u00e9e \u00e0 l\u2019espace des institutions, sans communication avec la d\u00e9fiance croissante de l\u2019opinion.<\/p>\n<p>Au lieu d\u2019investir son capital politique dans un plan de r\u00e9formes (achever la mise en \u0153uvre de la Constitution et r\u00e9soudre les probl\u00e8mes structurels du pays) dans le cadre de l\u2019alliance avec B\u00e9ji Ca\u00efd Essebsi, Rached Ghannouchi pr\u00e9f\u00e8re le mettre au service de l\u2019ambition de Youssef Chahed. En septembre 2018, la rupture avec le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique est consomm\u00e9e.<\/p>\n<h2>Le \u00ab\u00a0consensus\u00a0\u00bb au service du statu quo<\/h2>\n<p>La majorit\u00e9 \u00ab insubmersible \u00bb de 155 sur 217 dont disposaient Nidaa Tounes et Ennahdha \u00e0 l\u2019issue des \u00e9lections de 2014 n\u2019aura quasiment d\u00e9livr\u00e9 aucune r\u00e9forme d\u00e9cisive. Aucun des deux alli\u00e9s n\u2019avait de vision alternative \u00e0 celle qu\u2019imposaient les bailleurs de fonds, sans m\u00eame parvenir \u00e0 la mettre en \u0153uvre. Au lieu de transcender les int\u00e9r\u00eats dans un projet de transformation du pays, le \u00ab consensus \u00bb aura \u00e9t\u00e9 en permanence travers\u00e9 de tensions et de man\u0153uvres o\u00f9 chacun des partenaires cherchait d\u2019abord \u00e0 maximiser ses b\u00e9n\u00e9fices et faire oublier ses turpitudes.<\/p>\n<p>Pour Ennahdha, il s\u2019agissait avant toute chose de s\u00e9curiser sa position dans les institutions alors que la situation g\u00e9opolitique devenait de moins en moins favorable \u00e0 la mouvance des Fr\u00e8res musulmans et qu\u2019un dossier embarrassant r\u00e9veillait le spectre des ann\u00e9es de plomb : la d\u00e9couverte d\u2019un stock de documents dissimul\u00e9s au minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 saisis au domicile d\u2019un militant nahdhaoui, sugg\u00e9rant fortement l\u2019existence d\u2019un service de renseignement parall\u00e8le (qu\u2019un groupe d\u2019avocats tente de relier aux assassinats de Chokri Belaid et Mohamed Brahmi en 2013), r\u00e9activait le vieil argument du complot contre l\u2019\u00c9tat dont usait la propagande de l\u2019ancien r\u00e9gime pour justifier la r\u00e9pression du mouvement islamiste.<\/p>\n<p>La Justice transitionnelle a fait les frais de ce caract\u00e8re \u00ab\u00a0mercantile\u00a0\u00bb du consensus. Tandis que l\u2019Instance V\u00e9rit\u00e9 Dignit\u00e9 a servi d\u2019exutoire au traumatisme des militants islamistes, le parti se rapprochait des anciens hauts cadres de l\u2019appareil s\u00e9curitaire pour \u00e9viter que les proc\u00e9dures judiciaires ne viennent contrarier les transactions politiques.<\/p>\n<p>Enserr\u00e9 dans une alliance sans confiance, sous la menace permanente de \u00ab\u00a0r\u00e9v\u00e9lations\u00a0\u00bb compromettantes, Ennahdha n\u2019aura jamais eu, ni conquis, l\u2019espace pour proposer une vision originale, sans pourtant jamais parvenir \u00e0 para\u00eetre un parti comme les autres.<\/p>\n<p>A la veille des \u00e9lections de 2019, le bilan du \u00ab\u00a0consensus\u00a0\u00bb est plut\u00f4t maigre. Certes, il a pacifi\u00e9 la sc\u00e8ne politique, mais il aura finalement favoris\u00e9 le statu quo et d\u00e9cr\u00e9dibilis\u00e9 la classe politique. Les probl\u00e8mes \u00e9conomiques se sont aggrav\u00e9s, les fractures sociales sont toujours aussi profondes, la corruption et le favoritisme sont entr\u00e9s plus profond\u00e9ment dans les rouages de l\u2019\u00c9tat qui a perdu en efficacit\u00e9.<\/p>\n<p>Pendant ce temps, le parti s\u2019est recentr\u00e9 sur ses enjeux internes. Rached Ghannouchi entend recueillir les fruits de l\u2019int\u00e9gration du parti. De plus en plus contest\u00e9, il rel\u00e8gue au second plan la r\u00e9forme d\u00e9cid\u00e9e lors du congr\u00e8s de 2016 et, durant l\u2019\u00e9t\u00e9 2019, passe outre le vote des militants pour imposer ses t\u00eates de listes aux l\u00e9gislatives et semble m\u00eame r\u00eaver, encourag\u00e9 par son premier cercle, d\u2019une candidature \u00e0 l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle, en 2019 ou en 2024.<\/p>\n<h2>L\u2019occasion manqu\u00e9e de 2019<\/h2>\n<p>C\u2019est un parti confin\u00e9 dans les enjeux de pouvoir et ses conflits internes de plus en plus visibles, tenu dans l\u2019opinion pour co-responsable des \u00e9checs de la transition, sans alli\u00e9 naturel qui aborde les \u00e9lections de 2019. Certes, il obtient une majorit\u00e9 relative \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e, avec toutefois seulement 19,7 % des voix et 54 si\u00e8ges (au lieu de 69 en 2014). Toutefois, l\u2019\u00e9v\u00e9nement majeur de cette s\u00e9quence \u00e9lectorale est l\u2019\u00e9lection de Kais Saied \u00e0 la pr\u00e9sidence de la R\u00e9publique avec 72,8 % des voix (soit 2,7 millions). Le message de ces scrutins est clair : rejet du \u00ab\u00a0consensus\u00a0\u00bb et attente d\u2019un renouveau. Pourtant, le parti ne prend pas la mesure de la secousse et se focalise sur la dimension \u00e9troitement parlementaire de l\u2019\u00e9lection : premier groupe \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e, il lui revient de d\u00e9signer le Chef du gouvernement. Une affaire g\u00e9r\u00e9e dans le cadre des \u00e9quilibres de pouvoirs internes au parti.<\/p>\n<p>Rached Ghannouchi, d\u2019une part, assure son \u00e9lection \u00e0 la pr\u00e9sidence de l\u2019Assembl\u00e9e, s\u2019appuyant sur une nouvelle mouture du \u00ab\u00a0consensus\u00a0\u00bb transactionnel : les 54 si\u00e8ges d\u2019Ennahdha additionn\u00e9s aux 21 si\u00e8ges de la coalition de la Dignit\u00e9 pour la composante islamiste, et, pour la composante \u00ab\u00a0s\u00e9culariste\u00a0\u00bb, les 38 si\u00e8ges de Qalb Tounes, le parti de Nabil Karoui qu\u2019Ennahdha qualifiait de \u00ab\u00a0parti de la corruption\u00a0\u00bb pendant la campagne \u00e9lectorale avant de se d\u00e9dire.<\/p>\n<p>A l\u2019appareil du parti, d\u2019autre part, revient la t\u00e2che de d\u00e9signer le candidat \u00e0 la Kasbah. Le choix se porte sur une personnalit\u00e9 qu\u2019il pense pouvoir contr\u00f4ler, Habib Jemli, mais qui n\u2019a ni l\u2019envergure, ni l\u2019ind\u00e9pendance suffisantes pour rassembler une majorit\u00e9. Il \u00e9choue \u00e0 obtenir l\u2019investiture le 12 janvier 2020 et Ennahdha perd l\u2019initiative au profit de Kais Saied qui choisit Elyes Fakhfakh.<\/p>\n<p>M\u00eame si le parti parvient finalement \u00e0 faire tomber le gouvernement d\u2019Elyes Fakhfakh en juillet 2020 et \u00e0 r\u00e9activer le \u00ab\u00a0consensus\u00a0\u00bb au profit de Hichem Mechichi, il ne parvient ni \u00e0 relancer une dynamique de r\u00e9formes, ni \u00e0 r\u00e9soudre ses tensions internes. Au contraire, la perspective du Congr\u00e8s, que la crise sanitaire permet opportun\u00e9ment de reporter, dramatise les dissensions autour de la succession de Rached Ghannouchi, th\u00e9oriquement ouverte.<\/p>\n<p>En septembre 2020, une centaine de cadres du parti lui adressent une lettre ouverte pour lui demander de renoncer \u00e0 modifier les statuts pour briguer \u00e0 nouveau la pr\u00e9sidence du mouvement. Le \u00ab\u00a0cheikh\u00a0\u00bb les renvoie s\u00e8chement dans les cordes. Pendant ce temps, \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e, le groupe du Parti destourien libre (h\u00e9ritier auto-proclam\u00e9 du Rassemblement Constitutionnel D\u00e9mocratique (RCD), le parti de l\u2019ancien r\u00e9gime) m\u00e8ne une v\u00e9ritable obstruction parlementaire dirig\u00e9e contre la pr\u00e9sidence de l\u2019Assembl\u00e9e.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019un soul\u00e8vement social d\u2019ampleur nationale salue \u00e0 sa fa\u00e7on le 10\u00e8me anniversaire de la R\u00e9volution, Ennahdha fait bloc derri\u00e8re la r\u00e9ponse r\u00e9pressive du gouvernement, aboutissement d\u2019une d\u00e9cennie d\u2019int\u00e9gration au pouvoir.<\/p>\n<p>C\u2019est dans une intrication de crises (crise du parti, crise sociale, blocage des r\u00e9formes, crise financi\u00e8re, crise sanitaire, discr\u00e9dit de la classe politique\u2026) que surviennent la protestation populaire du 25 juillet et le coup de force de Kais Saied qui sanctionnent l\u2019\u00e9chec global de la transition \u00e0 laquelle la trajectoire d\u2019Ennahdha est intimement li\u00e9e.<\/p>\n<h2>Les contours d\u2019un mal-\u00eatre<\/h2>\n<p>Alors qu\u2019une nouvelle phase politique est amorc\u00e9e et que se profile une nouvelle configuration institutionnelle aux contours encore flous, le mouvement n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de reconsid\u00e9rer sa strat\u00e9gie, ses alliances, son identit\u00e9, sa proposition et sa pertinence m\u00eame.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9rosion de son \u00e9lectorat est une tendance de fond : entre l\u2019\u00e9lection de la Constituante en 2011 et celle de l\u2019Assembl\u00e9e en 2019, Ennahdha a perdu un million d\u2019\u00e9lecteurs (de 1,5 million \u00e0 571 000) et r\u00e9gress\u00e9 de 37 % \u00e0 moins de 20 % des voix (et les nombreux sondages publi\u00e9s depuis indiquent que la courbe ne s\u2019inverse pas, le dernier en date du 3 novembre le cr\u00e9dite de 14 % des intentions de vote).<\/p>\n<p>M\u00eame si un socle d\u2019environ 400 000 voix permettrait \u00e0 Ennahdha de continuer \u00e0 exister encore un certain temps, les points forts de son ancrage \u00e9lectoral en d\u00e9clin demeurent les secteurs les moins dynamiques de la soci\u00e9t\u00e9 (les r\u00e9gions rurales, les \u00e9lecteurs de plus de 45 ans et les moins \u00e9duqu\u00e9s). Le parti ne parvient pas \u00e0 s\u00e9duire des publics plus porteurs tels que les jeunes engag\u00e9s dans les mouvements sociaux ou les cadres.<\/p>\n<p>Ennahdha se retrouve pi\u00e9g\u00e9 dans une s\u00e9rie de paradoxes qui tracent les contours de son malaise existentiel. Alors qu\u2019il n\u2019est pas parvenu \u00e0 se d\u00e9faire totalement de son image de paria de la politique tunisienne, dix ans de participation au pouvoir ont fini l\u2019identifier organiquement au \u00ab\u00a0syst\u00e8me\u00a0\u00bb. Alors qu\u2019une partie de son premier \u00e9lectorat de 2011 s\u2019est d\u00e9tourn\u00e9e de lui pour avoir trop m\u00eal\u00e9 la religion \u00e0 l\u2019exercice de la \u00ab\u00a0basse\u00a0\u00bb politique (d\u00e9magogie \u00e9lectoraliste, reniements, man\u0153uvres tactiques, compromission dans l\u2019affairisme\u2026), d\u2019autres lui reprochent d\u2019avoir renonc\u00e9 \u00e0 ses objectifs islamiques. Trop d\u2019islamique pour les uns, pas assez pour les autres, il peine \u00e0 convaincre que son identit\u00e9 religieuse le distingue r\u00e9ellement d\u2019un parti politique ordinaire tout en continuant \u00e0 subir son identification sulfureuse \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019islam politique\u00a0\u00bb. Les forces du parti \u2013 son anciennet\u00e9, l\u2019habilit\u00e9 tactique de son leader, sa discipline, son r\u00e9f\u00e9rent islamique \u2013 sont devenus ses fardeaux : le stigmate de parti \u00ab\u00a0obscurantiste\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0\u00e9tranger\u00a0\u00bb, voire \u00ab\u00a0terroriste\u00a0\u00bb r\u00e9pandue depuis les ann\u00e9es 1980 dans l\u2019\u00e9lite administrative et intellectuelle, lui colle \u00e0 la peau ; la personnalit\u00e9 de Rached Ghannouchi, malgr\u00e9 la reconnaissance internationale de son r\u00f4le dans la conduite de la transition reste l\u2019incarnation de cette figure repoussoir chez une grande partie de l\u2019opinion ; la sacralisation de l\u2019unit\u00e9 et l\u2019ob\u00e9issance aux d\u00e9cisions de la direction a renforc\u00e9 la perception d\u2019Ennahdha comme un groupe ferm\u00e9 sur lui-m\u00eame. Quant au r\u00e9f\u00e9rent religieux qui cimente l\u2019identit\u00e9 du mouvement, il est devenu davantage une source d\u2019ind\u00e9termination que d\u2019inspiration programmatique.<\/p>\n<h2>Un r\u00e9f\u00e9rent religieux vid\u00e9 de sens<\/h2>\n<p>A ses d\u00e9buts en 1981, le Mouvement de la Tendance islamique (devenu Ennahdha en 1989) \u00e9tait n\u00e9 d\u2019une r\u00e9action \u00e0 la modernisation autoritaire \u00ab\u00a0par le haut\u00a0\u00bb. Ennahdha s\u2019est construit comme une \u00ab\u00a0contre-soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb qui se projetait dans l\u2019utopie d\u2019une r\u00e9publique islamique, sym\u00e9trique antagoniste du parti destourien et de son projet de s\u00e9cularisation. Un horizon aujourd\u2019hui aussi hors d\u2019atteinte que ne l\u2019\u00e9tait la \u00ab\u00a0dictature du prol\u00e9tariat\u00a0\u00bb pr\u00e9lude de la \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9 sans classe\u00a0\u00bb du projet communiste. Mais, \u00e0 pr\u00e9sent, l\u2019\u00c9tat a abandonn\u00e9 son ambition d\u2019institution autoritaire de la soci\u00e9t\u00e9 et l\u2019horizon d\u2019une r\u00e9publique islamique n\u2019est plus qu\u2019une virtualit\u00e9 th\u00e9orique. M\u00eame si l\u2019utopie islamique demeure dans les esprits des anciens militants, elle n\u2019a plus de fonction op\u00e9rationnelle. Le mouvement s\u2019est \u00ab\u00a0normalis\u00e9\u00a0\u00bb, au fil de ses aggiornamentos successifs depuis les ann\u00e9es 2000 et de sa volont\u00e9 de s\u2019inscrire dans le cadre de l\u2019opposition d\u00e9mocratique au r\u00e9gime de Ben Ali, puis de la transition d\u00e9mocratique depuis 2011.<\/p>\n<p>Pour faire parler son r\u00e9f\u00e9rent religieux, le mouvement a fait sienne (tout comme le PJD marocain) la \u00ab\u00a0jurisprudence des finalit\u00e9s\u00a0\u00bb (<em>fiqh al maqasid<\/em>), une notion revivifi\u00e9e par Tahar Ben Achour (1879-1973), th\u00e9ologien majeur du r\u00e9formisme tunisien, d\u00e9clin\u00e9e en cinq points \u2013 la pr\u00e9servation de la religion, de la vie, de la raison, des biens mat\u00e9riels et de l\u2019esp\u00e8ce auquel les textes doctrinaux d\u2019Ennahdha ajoutent la justice sociale et l\u2019environnement. Mais ces objectifs tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9raux peuvent se couler dans une large gamme d\u2019orientations \u00e9conomiques et politiques et n\u2019apportent aucune grille d\u2019analyse imm\u00e9diatement traduisible dans l\u2019action publique. Si versets coraniques et hadiths (dits du Proph\u00e8te attest\u00e9s par la tradition) sont parfois invoqu\u00e9s \u00e0 usage interne \u00e0 l\u2019appui d\u2019une d\u00e9cision, ils rel\u00e8vent davantage d\u2019une justification doctrinale a posteriori que d\u2019une norme contraignante.<\/p>\n<p>L\u2019argument identitaire sert encore de carburant aux strat\u00e9gies \u00e9lectorales et de source de l\u00e9gitimit\u00e9 aux \u00e9lites \u00e9tablies, mais sa valeur mobilisatrice s\u2019use d\u2019autant plus qu\u2019il s\u2019\u00e9vapore d\u00e8s les \u00e9lections pass\u00e9es pour autoriser les alliances diabolis\u00e9es pendant la campagne.<\/p>\n<h2>L\u2019impens\u00e9 de la question sociale<\/h2>\n<p>En d\u2019autres termes, le r\u00e9f\u00e9rentiel religieux d\u00e9termine encore l\u2019identit\u00e9 du collectif militant, mais ce qu\u2019il a gagn\u00e9 en plasticit\u00e9, au d\u00e9triment d\u2019une conception strictement normative de l\u2019islam, ne permet plus \u00e0 Ennahdha de proposer une voie singuli\u00e8re, notamment de penser les antagonismes sociaux et les ressorts de l\u2019\u00e9conomie au-del\u00e0 des valeurs cardinales de solidarit\u00e9 et de moralisation. Il n\u2019apporte aucune r\u00e9solution aux n\u0153uds probl\u00e9matiques de la question \u00e9conomique tunisienne\u00a0: comment desserrer l\u2019\u00e9tau de la d\u00e9pendance financi\u00e8re ? Comment s\u2019ins\u00e9rer dans les \u00e9changes internationaux dans une position moins subalterne ? Comment r\u00e9guler l\u2019\u00e9conomie pour mieux distribuer les opportunit\u00e9s\u00a0? Comment cr\u00e9er un march\u00e9 int\u00e9rieur et donner une base mat\u00e9rielle \u00e0 une souverainet\u00e9 \u00e9conomique ? Quel mod\u00e8le agricole r\u00e9pondrait le mieux aux d\u00e9fis sociaux et \u00e9cologiques ? Comment redonner \u00e0 l\u2019\u00c9tat son r\u00f4le de strat\u00e8ge et sa capacit\u00e9 \u00e0 fournir les services essentiels ? Etc.<\/p>\n<p>Sa vocation culturelle initiale avait positionn\u00e9 Ennahdha dans les cat\u00e9gories des perdants de la \u00ab\u00a0modernisation\u00a0\u00bb : les zones rurales, les zones p\u00e9ri-urbaines, le Sud du pays notamment. C\u2019\u00e9tait une base possible pour une lecture des d\u00e9s\u00e9quilibres sociaux et territoriaux qui aurait permis de repenser l\u2019\u00c9tat, le mod\u00e8le \u00e9conomique et la vocation des territoires. Lors de la conf\u00e9rence annuelle du parti en juin 2019, la question \u00e9conomique avait \u00e9t\u00e9 abord\u00e9e notamment sous l\u2019angle du \u00ab\u00a0colonialisme int\u00e9rieur\u00a0\u00bb (dans l\u2019esprit des travaux de <a href=\"https:\/\/www.middleeasteye.net\/fr\/entretiens\/tunisie-economie-colonialisme-interieur-sghaier-salhi\">Sghaier Salhi<\/a>). Une r\u00e9flexion rest\u00e9e sans suite. Au contraire, le besoin d\u2019acceptabilit\u00e9 internationale a incit\u00e9 Ennahdha \u00e0 reprendre \u00e0 son compte l\u2019orthodoxie n\u00e9o-lib\u00e9rale des recommandations formul\u00e9es par les bailleurs de fonds.<\/p>\n<p>Si, avant 2011, Ennahdha repr\u00e9sentait l\u2019opposition \u00ab\u00a0organique\u00a0\u00bb au r\u00e9gime, rejet\u00e9 par les \u00e9lites et une partie de l\u2019opposition de gauche comme un corps \u00e9tranger au projet national, il est apparu qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas une opposition \u00ab\u00a0syst\u00e9mique\u00a0\u00bb, au sens o\u00f9, apr\u00e8s 2011, il s\u2019est av\u00e9r\u00e9 qu\u2019il n\u2019entendait pas s\u2019attaquer aux racines du syst\u00e8me avec lequel il a toujours cherch\u00e9 \u00e0 composer : les collusions entre le monde de l\u2019argent et les sph\u00e8res de pouvoirs institutionnel, judiciaire, m\u00e9diatique ; l\u2019opacit\u00e9 et l\u2019impunit\u00e9 des forces de s\u00e9curit\u00e9 ; l\u2019extraversion \u00e9conomique productrice de fractures territoriales et sociales\u2026<\/p>\n<h2>La d\u00e9fense d\u2019un mod\u00e8le d\u00e9mocratique en crise<\/h2>\n<p>L\u2019opposition \u00e0 ce qu\u2019il qualifie de \u00ab\u00a0coup d\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb du 25 juillet donne \u00e0 Ennahdha (et \u00e0 ses nouveaux dissidents) l\u2019occasion de se pr\u00e9senter comme les d\u00e9fenseurs de la d\u00e9mocratie parlementaire, mais sans apporter de r\u00e9ponse aux faiblesses qu\u2019elle a r\u00e9v\u00e9l\u00e9e \u00e0 l\u2019usage et qui ont ouvert la voie \u00e0 l\u2019entreprise de Kais Saied. En particulier, son incapacit\u00e9 \u00e0 percevoir et \u00e0 traduire les attentes populaires, incapacit\u00e9 qui a laiss\u00e9 la majorit\u00e9 de la population orpheline de repr\u00e9sentation.<\/p>\n<p>La solidit\u00e9 et la l\u00e9gitimit\u00e9 d\u2019une d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative r\u00e9side dans la qualit\u00e9 des repr\u00e9sentants, or la Tunisie a h\u00e9rit\u00e9, en 2011, d\u2019une configuration partisane partag\u00e9e entre, d\u2019une part, de petites formations confin\u00e9es dans d\u2019\u00e9troits espaces tol\u00e9r\u00e9s par le pouvoir ou rel\u00e9gu\u00e9es dans la clandestinit\u00e9 ou l\u2019exil, et d\u2019autre part deux partis-soci\u00e9t\u00e9 : le parti du pouvoir, le RCD d\u00e9ploy\u00e9 \u00e0 tous les \u00e9chelons de la soci\u00e9t\u00e9 comme outil de contr\u00f4le et d\u2019interm\u00e9diation avec l\u2019administration, et la \u00ab\u00a0contre-soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb constitu\u00e9e autour d\u2019Ennahdha, \u00e9tonnamment r\u00e9siliente malgr\u00e9 la r\u00e9pression dans les ann\u00e9es 1980 et deux d\u00e9cennies de clandestinit\u00e9 \u00e0 partir de 1991.<\/p>\n<p>La plupart des petites formations ont \u00e9t\u00e9 balay\u00e9es apr\u00e8s 2011. Le RCD a \u00e9t\u00e9 dissous en mars 2011 et des avatars successifs tentent de r\u00e9actualiser la famille destourienne (Nidaa Tounes, Tahya Tounes, Qalb Tounes, le PDL\u2026), tandis que d\u2019autres partis entraient dans la comp\u00e9tition, soit autour de questions fragmentaires (la lutte contre la corruption, la lib\u00e9ralisation \u00e9conomique\u2026) ou d&#8217;un ancrage territorial (la coalition Al Karama dans le Sud), soit pour porter une ambition personnelle (tels Machrou\u2019 Tounes pour Mohsen Marzouk, Tahya Tounes pour Youssef Chahed ou Errahma pour Sa\u00efd Jaziri). Mais aucun parti n\u2019est l\u2019expression organis\u00e9e de mobilisations populaires, d\u2019int\u00e9r\u00eats identifiables ou d\u2019une sensibilit\u00e9 id\u00e9ologique capable de politiser un ensemble assez large et assez actuels de probl\u00e9matiques pour constituer un projet national mobilisateur. Dernier survivant de l\u2019avant-2011, Ennahdha est rattrap\u00e9 \u00e0 son tour par la question de sa repr\u00e9sentativit\u00e9 et de la pertinence de son identit\u00e9 politique.<\/p>\n<p>Tandis que le \u00ab\u00a0consensus\u00a0\u00bb a emp\u00each\u00e9 d\u2019antagoniser le champ politique, favoris\u00e9 <a href=\"https:\/\/aoc.media\/analyse\/2018\/01\/30\/tunisie-la-democratisation-ou-loubli-organise-de-la-question-sociale\/\">\u00ab\u00a0l\u2019oubli organis\u00e9 de la question sociale\u00a0\u00bb<\/a> et la reproduction d\u2019une \u00e9conomie qualifi\u00e9e \u00ab\u00a0d\u2019\u00e9conomie de rente\u00a0\u00bb au profit d\u2019une oligarchie, les \u00e9lections \u00e9taient entach\u00e9es par un client\u00e9lisme sans vergogne, des biais m\u00e9diatiques flagrants et des financements ill\u00e9gaux d\u00fbment \u00e9tablis par la Cour des comptes, le tout dans la plus parfaite impunit\u00e9.<\/p>\n<p>Dans ces conditions, les partis sont-ils des repr\u00e9sentants ou des appareils \u00e0 capter les voix qui font \u00e9cran entre les \u00e9lecteurs et les institutions ? Le vote est-il r\u00e9ellement une forme de participation et de d\u00e9l\u00e9gation de pouvoir, ou plut\u00f4t une d\u00e9possession du pouvoir souverain ? La fiction fondatrice de la d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative qui fait proc\u00e9der la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale des majorit\u00e9s parlementaires est intenable quand la souverainet\u00e9 populaire est \u00e0 ce point dilu\u00e9e dans le formalisme. Si la base politique de la transition d\u00e9mocratique n\u2019a cess\u00e9 de s\u2019amenuiser depuis 2011, les partis en sont les premiers responsables. L\u2019appel aux pressions internationales pour revenir aux institutions d\u00e9mocratiques que lance Ennahdha parmi d\u2019autres acteurs politiques tunisiens, n\u2019est certainement pas de nature \u00e0 reconstituer sa capacit\u00e9 repr\u00e9sentative.<\/p>\n<h2>Un parti conservateur pour quoi faire ?<\/h2>\n<p>L\u2019ensemble des partis sont sortis tr\u00e8s affaiblis de cette s\u00e9quence de la transition d\u00e9mocratique et le big bang du 25 juillet les laisse dans l\u2019incertitude quant \u00e0 leur r\u00f4le dans la prochaine configuration institutionnelle qui pourrait voir le jour dans les prochains mois. Comment refonder une repr\u00e9sentativit\u00e9 ? Autour de quels enjeux structurer une offre politique ?<\/p>\n<p>Depuis les \u00e9lections de 2019, une ligne de clivage se pr\u00e9cise autour de la souverainet\u00e9, et notamment autour de la souverainet\u00e9 \u00e9conomique : faut-il se plier aux orientations \u00e9conomiques et politiques impos\u00e9es par les bailleurs de fonds et les partenaires commerciaux qui associent une insertion asym\u00e9trique dans les \u00e9changes internationaux en situation de d\u00e9pendance financi\u00e8re \u00e0 un mod\u00e8le de d\u00e9mocratie lib\u00e9rale ; ou bien tenter de b\u00e2tir une voie propre, reconqu\u00e9rir une ind\u00e9pendance financi\u00e8re, fonder les choix \u00e9conomiques sur les besoins int\u00e9rieurs d\u00e9finis par des institutions assurant une meilleure repr\u00e9sentation des citoyens.<\/p>\n<p>Dans une telle configuration, quelle serait la fonction d\u2019un parti repr\u00e9sentant la famille conservatrice ? R\u00e9sister aux \u00e9volutions d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 travers\u00e9e par des dynamiques d\u2019individualisation et d\u2019hybridation des r\u00e9f\u00e9rences, insaisissables par une tentative de d\u00e9finition par l\u2019\u00c9tat ? L\u2019exp\u00e9rience prouve que repolitiser la question identitaire est une strat\u00e9gie co\u00fbteuse pour le parti\u00a0: elle l\u2019isole et le stigmatise. Dans une structuration du champ politique d\u00e9termin\u00e9e par la question de la souverainet\u00e9, tout en campant \u00e9lectoralement dans le souverainisme identitaire et culturel, Ennahdha se retrouve mat\u00e9riellement li\u00e9 \u00e0 l\u2019extraversion \u00e9conomique et politique du mod\u00e8le tunisien, en contradiction avec la vocation de \u00ab\u00a0d\u00e9colonisation symbolique\u00a0\u00bb qu\u2019ont pu avoir \u00e0 l\u2019origine les mouvements islamistes.<\/p>\n<p>A l\u2019approche d\u2019un Congr\u00e8s pr\u00e9vu pour 2022 dont ils n\u2019attendent pas de renouveau, essentiellement tourn\u00e9 vers les enjeux int\u00e9rieurs, plusieurs cadres renoncent \u00e0 leurs responsabilit\u00e9s et prennent discr\u00e8tement leurs distances avec le mouvement. De leur c\u00f4t\u00e9, les d\u00e9missionnaires du 25 septembre travaillent actuellement \u00e0 la constitution d\u2019un nouveau parti d\u00e9fini comme conservateur, lib\u00e9ral sur un plan \u00e9conomique tout en pr\u00e9servant le r\u00f4le social de l\u2019\u00c9tat. Une ligne dans la continuit\u00e9 de celle qu\u2019a suivie Ennahdha ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Pour avoir affich\u00e9 leur dissidence en pleine crise et bris\u00e9 le tabou de l\u2019unit\u00e9, ils sont mal per\u00e7us par une majorit\u00e9 de la base militante et leur force d\u2019entra\u00eenement reste pour le moment limit\u00e9e. Se d\u00e9marquer de la figure de Rached Ghannouchi, concevoir des structures internes plus d\u00e9mocratiques que celle du parti historique, se positionner dans la situation actuelle sur la d\u00e9fense de la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale ne suffira pas \u00e0 d\u00e9passer les contradictions et les limites auxquels le parti s\u2019est heurt\u00e9.<\/p>\n<h2>Le pari perdu<\/h2>\n<p>Ennahdha a d\u00e9pos\u00e9 ses alt\u00e9rit\u00e9s au seuil du syst\u00e8me politique o\u00f9 il voulait \u00eatre accept\u00e9 : son utopie fondatrice, les aspects les plus normatifs de son r\u00e9f\u00e9rent religieux, ses premi\u00e8res impulsions anti-imp\u00e9rialistes et panarabistes, sa sociologie extra-citadine. Il a li\u00e9 son sort \u00e0 un type de r\u00e9gime repr\u00e9sentatif dont la stabilit\u00e9 repose sur des machines \u00e9lectorales attrape-tout, capables de produire des majorit\u00e9s consensuelles au service d\u2019une orthodoxie \u00e9conomique orchestr\u00e9e par des experts, mais qui est d\u00e9bord\u00e9 par ses effets d\u2019exclusion sociale et citoyenne, en Tunisie comme dans les anciennes d\u00e9mocraties confront\u00e9es aux surgissements \u00ab\u00a0populistes\u00a0\u00bb. Nul ne sait comment la s\u00e9quence ouverte le 25 juillet se poursuivra, mais miser sur le retour au statu quo ante, avec la place pr\u00e9dominante qu\u2019y occupait Ennahdha, est un pari perdu d\u2019avance.<\/p>\n","protected":false},"featured_media":20711,"menu_order":0,"template":"","categories":[142],"tags":[219,302,127],"class_list":["post-20721","publication","type-publication","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","category-bawader-fr","tag-gouvernance","tag-partis-politiques","tag-tunisie"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/publication\/20721","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/publication"}],"about":[{"href":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/publication"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/publication\/20721\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":22108,"href":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/publication\/20721\/revisions\/22108"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/20711"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=20721"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=20721"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/ari26.arabregionhub.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=20721"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}